17 mois à croire que c’était ça, devenir maman
Pendant environ 17 mois, je n’ai pas compris que je souffrais d’une dépression post-partum.
Ou peut-être qu’au fond de moi, je le savais. Mais j’étais dans le déni.
Je sentais que quelque chose n’allait pas. Je n’avais pas eu ce fameux coup de cœur dont on parle tant lorsqu’on devient maman. Je n’avais pas eu l’impression de tomber immédiatement amoureuse de mon enfant. Et surtout, je ne prenais aucun plaisir à m’occuper de mon fils.
Mais je me suis dit que c’était peut-être ça, devenir maman.
Je pensais que c’était normal de se sentir éteinte, de ne plus éprouver de plaisir, de ne plus avoir envie de prendre soin de soi, de se préparer ou de sortir. Je pensais que c’était simplement le prix à payer pour être mère.
Alors j’ai continué.
Les nuits étaient difficiles. Mon fils dormait mal. Je n’ai pas réussi à l’allaiter comme je l’aurais souhaité. Les angoisses se sont accumulées, particulièrement lorsque la nuit tombait.
La nuit me faisait peur.
Et toutes ces angoisses, je les ai enfouies. Je ne parlais pas vraiment à mon entourage. Je ne parlais pas à mon mari. Je faisais comme si tout allait bien.
À l’extérieur, je continuais à fonctionner.
À l’intérieur, je m’éteignais.
Peu à peu, j’ai commencé à avoir des crises de colère terribles. Je pouvais taper contre les murs, me mettre dans des états dans lesquels je ne me reconnaissais pas.
Et il y avait cette culpabilité permanente.
J’avais constamment l’impression de ne pas être à la hauteur, d’être la pire maman du monde. J’avais le sentiment que mon mari faisait toujours mieux que moi.
Paradoxalement, je pouvais aussi lui interdire certaines choses. Je ne voulais pas qu’il porte mon bébé ou qu’il s’en occupe seul. Pour moi, c’était impossible.
Je voulais être une bonne mère, mais je ne savais plus comment l’être.
Alors j’ai commencé à fuir. Je me réfugiais dans les sorties, dans le travail, dans tout ce qui pouvait m’éviter de me confronter à ce que je ressentais.
Mais dès que je me retrouvais seule avec moi-même, tout revenait.
À l’intérieur de moi, j’étais morte.
C’est réellement ainsi que je le ressentais.
Puis mes pensées sont devenues beaucoup plus sombres.
J’ai commencé à avoir des pensées de faire du mal à mon fils, mais aussi de me faire du mal à moi-même. Je me disais que je ne m’en sortirais jamais. Je ne voulais plus exister.
Parfois, je pensais simplement à partir. Prendre mes affaires, m’éloigner, tout abandonner et ne jamais revenir. Ce n’était pas forcément mourir. C’était disparaître de cette vie parce que je ne la supportais plus.
Et puis il y a eu ces nuits où je me suis effondrée.
Mon bébé pleurait.
Moi aussi.
J’étais assise par terre, en pleurs, incapable d’aller chercher de l’aide. Je me souviens de cette sensation de ne plus pouvoir continuer. De me répéter : « Je peux plus. Je peux plus. »
Je regardais mon bébé et, parfois, j’avais l’impression qu’il ne m’appartenait pas.
Je me disais : « Cette vie-là, ce n’est pas ça, pour moi, être maman. »
Mon mari était là, mais je pense qu’il était complètement impuissant face à ce qui m’arrivait.
Une nuit, je lui ai dit que je voulais soit appeler une ambulance, soit être hospitalisée dans un centre psychiatrique.
Je voulais juste dormir.
Je n’avais pas dormi de la nuit et j’avais l’impression d’être en train de me briser.
Puis ma maman m’a dit quelque chose qui m’a profondément bouleversée. Elle m’a secouée et m’a fait comprendre, avec ses mots, la gravité de la situation :
« Si tu continues comme ça, un jour tu risques de faire du mal à Louis. Moi, je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose. Et je ne veux pas qu’il t’arrive quelque chose non plus. Maintenant, il faut que tu te fasses aider. »
Ces mots m’ont terriblement fait mal.
Je me suis mise à pleurer, à sangloter pendant de longues minutes.
Mais quelque chose venait de se passer.
Pour la première fois, quelqu’un mettait des mots sur la gravité de ce que je vivais. Quelqu’un osait me dire que je n’allais pas bien et que je ne pouvais plus continuer ainsi.
Je serai éternellement reconnaissante envers ma maman d’avoir eu le courage de me le dire.
J’ai alors commencé un suivi dans un centre psychiatrique, auprès d’une psychiatre que je vois encore aujourd’hui chaque semaine.
Après seulement deux rendez-vous, elle m’a annoncé :
« Vous êtes en dépression post-partum depuis 17 mois. »
17 mois.
17 mois pendant lesquels j’avais été seule avec tout ça.
Et pourtant, lorsque j’ai entendu ces mots, j’ai ressenti quelque chose d’inattendu.
J’ai énormément pleuré. Mais ce n’étaient pas seulement des larmes de tristesse.
C’était presque un soulagement.
Parce que quelqu’un savait enfin ce que j’avais. Quelqu’un me comprenait.
Je n’étais pas folle.
Et peut-être que j’allais pouvoir redevenir la personne joyeuse que j’étais avant.
À partir de ce moment-là, un chemin s’est ouvert devant moi. Un chemin de thérapie, de soins et de compréhension de moi-même.
Aujourd’hui, je prends des antidépresseurs et je suis toujours suivie chaque semaine.
Le chemin est encore long.
J’ai encore des rechutes. Il y a toujours des jours difficiles. Je ne peux pas dire que tout est derrière moi, ni que je suis complètement sortie de cette dépression.
Mais aujourd’hui, je sais ce qui m’est arrivé.
Et surtout, je peux en parler.
C’est pour cela que je veux raconter mon histoire.
Parce que pendant 17 mois, j’ai cru que ce que je ressentais était simplement ce que signifiait être maman.
Je voudrais que d’autres femmes puissent lire mon témoignage et se dire :
« Peut-être que moi aussi, je ne suis pas simplement une mauvaise mère. Peut-être que je vais mal. Et peut-être que j’ai le droit de demander de l’aide. »
Je veux parler de ce que personne ne voit.
Du manque de coup de cœur.
De la culpabilité.
De la colère.
De la peur de la nuit.
De l’impression d’être une mauvaise mère.
De ces pensées dont on a tellement honte qu’on n’ose jamais les prononcer.
Et aussi de ce moment où, enfin, quelqu’un vous dit :
« Je sais ce que vous avez. »
Parce que parfois, entendre ces quelques mots peut être le début du retour à soi.
Si mon histoire peut permettre à une seule femme de comprendre qu’elle souffre, de mettre des mots sur ce qu’elle traverse et d’oser demander de l’aide, alors j’aurai eu raison de la raconter.
Parce qu’on peut aimer son enfant et souffrir profondément de son postpartum. Parce qu’on peut être une maman en difficulté sans être une mauvaise maman. Et parce que personne ne devrait avoir à traverser tout cela seule.